« Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée »

26 octobre 2012 § Poster un commentaire

Victor Hugo, « Quatre-vingt-treize », 1874.Partie III (« En Vendée »), chap. V (« Le cachot »), livre septième (« Féodalité et Révolution »),  p. 1057

[…]

– Qu’y a-t-il donc au-dessus de la justice ?

– L’équité.

Par moments ils s’arrêtaient comme si des lueurs passaient.

Cimourdain reprit :

– Précise, je t’en défie.

– Soit. Vous voulez le service militaire obligatoire. Contre qui ? contre d’autres hommes. Moi, je ne veux pas de service militaire. Je veux la paix. Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée. Vous voulez l’impôt proportionnel. Je ne veux point d’impôt du tout. Je veux la dépense commune réduite à sa plus simple expression et payée par la plus-value sociale.

– Qu’entends-tu par là ?

– Ceci : d’abord supprimez les parasitismes ; le parasitisme du prêtre, le parasitisme du juge, le parasitisme du soldat. Ensuite, tirez parti de vos richesses ; vous jetez l’engrais à l’égout, jetez-le au sillon. Les trois quarts du sol sont en friche, défrichez la France, supprimez les vaines pâtures ; partagez les terres communales. Que tout homme ait une terre, et que toute terre ait un homme. Vous centuplerez le produit social. La France, à cette heure, ne donne à ses paysans que quatre jours de viande par an ; bien cultivée, elle nourrirait trois cent millions d’hommes, toute l’Europe. Utilisez la nature, cette immense auxiliaire dédaignée. Faites travailler pour vous tous les souffles de vent, toutes les chutes d’eau, tous les effluves magnétiques. Le globe a un réseau veineux souterrain ; il y a dans ce réseau une circulation prodigieuse d’eau, d’huile, de feu ; piquez la veine du globe, et faites jaillir cette eau pour vos fontaines, cette huile pour vos lampes, ce feu pour vos foyers. Réfléchissez au mouvement des vagues, au flux et reflux, au va-et-vient des marées. Qu’est-ce que l’océan ? une énorme force perdue. Comme la terre est bête ! ne pas employer l’océan !

– Te voilà en plein songe.

– C’est-à-dire en pleine réalité.

Gauvain reprit :

– Et la femme ? qu’en faites-vous ?

Cimourdain répondit :

– Ce qu’elle est. La servante de l’homme.

– Oui. A une condition.

– Laquelle ?

– C’est que l’homme sera le serviteur de la femme.

– Y penses-tu ? s’écria Cimourdain, l’homme serviteur ! jamais. L’homme est maître. Je n’admets qu’une royauté, celle du foyer. L’homme chez lui est roi.

– Oui. A une condition.

– Laquelle ?

– C’est que la femme y sera reine.

– C’est-à-dire que tu veux pour l’homme et pour la femme…

– L’égalité.

– L’égalité ! y songes-tu ? les deux êtres sont divers.

– J’ai dit l’égalité. Je n’ai pas dit l’identité.

Il y eut encore une pause, comme une sorte de trêve entre ces deux esprits échangeant des éclairs. Cimourdain la rompit.

– Et l’enfant ! à qui le donnes-tu ?

– D’abord au père qui l’engendre, puis à la mère qui l’enfante, puis au maître qui l’élève, puis à la cité qui le virilise, puis à la patrie qui est la mère suprême, puis à l’humanité qui est la grande aïeule.

– Tu ne parles pas de Dieu.

– Chacun de ces degrés, père, mère, maître, cité, patrie, humanité, est un des échelons de l’échelle qui monte à Dieu.

Cimourdain se taisait, Gauvain poursuivit :

– Quand on est au haut de l’échelle, on est arrivé à Dieu. Dieu s’ouvre ; on n’a plus qu’à entrer.

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Passion d’apprendre

Apprendre, nous disent les dictionnaires, c’est tout aussi bien enseigner ou informer, étudier et acquérir la connaissance que devenir capable.

Le refus de la misère ne suppose-t-il pas que nous sachions décliner ce verbe d’action dans toutes ses acceptions ? Il y a fort à faire en ce domaine. Bien qu’il soit forgé dans la conscience universelle de l’égale dignité de tous les êtres humains, cet impératif moral du refus de la misère ne fait encore l’objet comme tel d’aucun apprentissage dans les cursus scolaires et universitaires. Les raisons en sont sans doute multiples mais la plus évidente, la plus simple, est peut-être que les temps n’étaient pas encore mûrs pour que nous saisissions la priorité éthique qu’il recèle, le devoir politique qu’il induit, la fraternité sociale qu’il appelle, voire la méthodologie appropriée pour le mettre en œuvre.

Aujourd’hui, en ce début de XXIème siècle, le refus de la misère se propose à notre esprit comme l’un des défis majeurs que nos sociétés ont à relever. La misère est toujours présente, à notre portée sinon à notre porte, et parfois entretenue par le fait que, face à elle, beaucoup de nos contemporains sont souvent comme des gens encore trop ignorants et impuissants, vaguement informés, insuffisamment formés et peut-être peu résolus à la combattre. Ceux qui se sentent concernés par elle éprouvent de plus en plus la nécessité de se lier à d’autres pour mieux connaître, mieux comprendre, mieux agir. Quant à ceux qui sont engagés corps et âme dans une résistance continue à ses effets destructeurs ou dans une détermination volontariste pour la réduire, ils souffrent de ne pas trouver sur leur chemin les partenaires dont ils auraient besoin pour que l’enseignement de leur expérience fonde sur des bases plus pertinentes tant l’action publique que la mobilisation citoyenne.

[…]

/ Daniel Fayard. «Passions d’apprendre». Revue Quart Monde, N°174 – 2000

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