Où se cachent les pouvoirs

4 juillet 2012 § Poster un commentaire

Ce n’est pas la nature, mais leur naissance, leurs réseaux et leur patrimoine qui ont placé les dominants aux postes les plus éminents des institutions qui structurent nos sociétés. Banques, organisations internationales, écoles des élites, ces lieux de pouvoir ont un nom et une adresse.

Manière de voir – numéro 122, avril – mai 2012, 100 pages

I. Monde du travail

« Comprenons que l’économie, c’est la vie. Il y a des décisions qui s’imposent tous les jours. Et qui doivent être prises en fonction de l’intérêt général… de l’entreprise. »

Dominique de Villepin, alors premier ministre
(France Inter, 8 décembre 2005).

Centre d’appels, cabinet d’experts-comptables, boulangerie… Sur les lieux de production, le rapport de domination s’exprime simplement : certains commandent, d’autres obéissent. Peu d’individus iraient, naturellement, se poster sur une chaîne de montage pour répéter les mêmes gestes, respecter les mêmes cadences et produire des richesses qui profiteront à autrui. Mais la quête de profits, pour les uns, et la nécessité de « gagner sa vie », pour les autres, semblent fournir — du moins, pour l’heure — une justification suffisante à ce mode d’organisation. Un modèle managérial si satisfaisant qu’on l’applique désormais au pilotage de la société.

Tout a commencé sur l’île de Robinson
Stephen Hymer

La Bourse, là où tout se noue
Paul Lagneau-Ymonet et Angelo Riva

Intrusion ouvrière dans le cénacle des actionnaires
François Ruffin

Sur les chaînes de montage de ces « usines à vivre »
Gilles Balbastre et Stéphane Binhas

Israël, un pays possédé par son armée
Amnon Kapeliouk

Le poumon du capitalisme américain
Serge Halimi

Règne des agences de notation
Ibrahim Warde

 

II. Univers politique

« Je crois en la division du travail. Vous nous faites élire au Congrès ; nous passons des lois qui vous permettent de gagner de l’argent. »

Boies Penrose, sénateur républicain, à ses soutiens financiers (1896).

« La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics », affirme la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Enseigné dans les écoles et rebattu par les médias, ce conte de fées moderne masque les véritables déterminants du pouvoir politique : les logiques de carrière qui pervertissent les partis, les lieux où se forge l’idéologie qui irrigue les discours, les institutions supranationales qui entravent les souverainetés nationales, etc. Les grandes décisions échappent ainsi au contrôle des électeurs : suffira-t-il d’affubler la démocratie de qualificatifs nébuleux (« citoyenne », « locale », « participative ») pour la rendre véritablement démocratique ?

Aux dîners du Siècle, l’élite se renforce en babillant
François Denord, P. L.-Y. et Sylvain Thine

Terra Nova, « boîte à idées » pour faire carrière
Alexander Zevin

Une école de tortionnaires dans les Amériques
Bernard Cassen

La Trilatérale, antichambre des évidences planétaires
Olivier Boiral

Mue chinoise dans les couloirs de l’OMC
Hua Cai

 

III. Sphère sociale

« La masse travaille, quelques-uns remplissent pour elle les hautes fonctions de la vie ; voilà l’humanité. (…) Quelques-uns vivent pour tous. Si on veut changer, personne ne vivra. »

Ernest Renan, 1871.

Si le pouvoir a une couleur — celle de l’argent —, il a également un sexe. De la division inégalitaire du travail domestique à la prise en charge de l’éducation des enfants, l’homme exerce sur la femme une emprise qui transforme l’espace intime en théâtre de la domination masculine. Le pouvoir s’immisce ainsi dans les situations et les lieux quotidiens — une cuisine, un salon, mais aussi un guichet administratif, quand l’usager affronte l’institution ou une salle de classe, quand l’élève dissipé doit répondre de ses actes. Il n’est pas toujours l’attribut d’une élite économique, politique, intellectuelle : il circule de main en main et pénètre tous les aspects de la vie sociale.

La vie de l’immigré débute au guichet
Alexis Spire

« Bonnes à tout faire » made in Philippines
Julien Brygo

Ombres de l’intimité
Alain Bihr et Roland Pfefferkorn

Scène ordinaire d’un tribunal scolaire
G. B.

L’armée turque au secours des milieux d’affaires
Ali Kazancigil

Balade chez les grands bourgeois
Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

 

IV. Cercles intellectuels

« Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. (…) Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. »

Voltaire, 1766.

Le pouvoir n’est jamais aussi fragile que lorsqu’il s’impose par la violence : contesté, il risque de faciliter l’émergence d’une autre force, plus importante, et susceptible de le renverser. De tout temps, les puissants ont tenté de présenter leur emprise comme la manifestation terrestre d’un « ordre » naturel. A l’image de l’Eglise, qui justifiait sa suprématie par l’existence d’un Dieu tout-puissant, ou de la monarchie, qui fondait sa légitimité sur celle de lignées ancestrales, les intellectuels contemporains habillent leurs privilèges d’une « raison » supérieure, et la bourgeoisie déguise son hégémonie en règne du mérite. De telles constructions se façonnent, puis se lézardent ; se désagrègent, puis se réparent. Fissure après fissure, brique par brique. Un travail minutieux : une question de survie.

Sciences Po, laminoir des élites françaises
Alain Garrigou

Tentaculaire et doctrinaire, l’Opus Dei
Jérôme Anciberro

Et maintenant, les étoiles !
Eric Alterman

Coup d’Etat médiatique au Venezuela
Maurice Lemoine

Internet, entre émancipation et marchandisation
S. H.

Anatomie du pouvoir
Charles Wright Mills

 

 

Compte rendu de ce numéro, paru dans Le Monde diplomatique d’avril 2012, par Annick Coupé (Porte-parole nationale de l’Union syndicale Solidaires).

Dans cette nouvelle livraison de Manière de voir, la domination se conjugue au pluriel. Les pouvoirs qui régissent nos vies adoptent en effet des contours multiples, certains bien identifiés, d’autres beaucoup plus flous.

L’odyssée que proposent les articles rassemblés ici (dont cinq inédits) s’organise autour de deux analyses peu connues en France. Datant de 1971 et jamais traduite en français, la première nous renvoie au Robinson Crusoé de Daniel Defoe. On y découvre que le roman de notre enfance — qui nous a fait rêver d’aventure et de tropiques — constitue, en y regardant de plus près, une parfaite allégorie du capitalisme. Comme l’explique Stephen Hymer, c’est par la force et l’illusion que le héros s’approprie un territoire pour s’enrichir grâce au travail d’autrui. Violence, accumulation primitive, exploitation : tout y est. Le dernier texte est un extrait de l’ouvrage L’Elite au pouvoir, de Charles Wright Mills, publié en 1956 et réédité en France (Agone, 2012). Il met en évidence les liens de plus en plus forts unissant les secteurs économique, politique et militaire. Ceux qui détiennent le pouvoir dans ces institutions « bénéficient d’instruments de domination sans précédent dans l’histoire de l’humanité ». Plus de cinquante ans après, ces pouvoirs ont évolué ; ils n’ont pas disparu. Et Manière de voir nous en dévoile les multiples facettes.

Gilles Balbastre et Stéphane Binhas relatent comment le capitalisme financier détruit le sens du travail et provoque souffrances physiques et psychologiques. Et ce n’est pas la démocratie actionnariale, un marché de dupes visant à remplacer la contradiction capital/travail par le prétendu « intérêt commun » unissant actionnaires et consommateurs, qui changera la donne. Le système Wal-Mart, que décortique ici Serge Halimi, s’avère à cet égard édifiant.

L’arbitraire du pouvoir, c’est le quotidien de celles et de ceux qui ne sont pas reconnus comme des citoyens à part entière. Les étrangers qui se rendent aux guichets de l’immigration plongent dans un climat d’insécurité juridique, qu’analyse Alexis Spire. Cette insécurité tient autant aux méandres du fonctionnement administratif qu’au durcissement des textes voulu par le gouvernement et à l’arbitraire qu’ils autorisent. Paradoxalement, les salariés de ces services, bien que disposant d’un pouvoir immense face à leurs interlocuteurs, subissent eux aussi une forme de relégation sociale. Ces « dominants dominés » servent efficacement les politiques imposées depuis les plus hautes sphères de l’Etat.

Ce numéro n’oublie pas le système de domination patriarcale qui sévit d’un bout à l’autre de la planète. Alain Bihr et Roland Pfefferkorn rappellent qu’en France l’égalité acquise par la loi ne peut masquer les inégalités qui persistent au travail, dans la famille et dans le monde politique. Le travail domestique reste « naturellement » assigné aux femmes, que ce soit à travers le partage inégal des tâches au sein du couple ou par l’utilisation d’une main-d’œuvre féminine dans les emplois de services à la personne. Aux Philippines, où s’est rendu Julien Brygo, les domestiques recrutées sont formées pour, à tout moment, laisser transparaître une « joie de servir » visant à épargner la (mauvaise) conscience de leurs employeurs.

Un tel menu pourrait faire craindre la déprime : nos vies seraient soumises à des pouvoirs multiples, s’articulant les uns aux autres pour nous déposséder des choix individuels et collectifs qui devraient pourtant être au cœur de la démocratie. Or c’est tout le contraire : la lecture s’avère stimulante. En décrivant et en déconstruisant tous les pouvoirs, Manière de voir nous rappelle qu’ils n’ont rien de naturel et qu’ils résultent tous de constructions sociales. Les résistances, les mobilisations et les contre-pouvoirs peuvent donc les renverser.


/ Commander l’article en ligne (Le Monde Diplomatique)

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