Rumeur, mode d’emploi

26 juin 2012 § Poster un commentaire

Arrêtons de diaboliser la rumeur, apprivoisons-la ! Voici les recettes d’un rumorologue convaincu.

Fin du monde, soucoupes volantes et autres balivernes du café du commerce côtoient au paradis des rumeurs la sortie imminente de l’iPhone 5 (pour étouffer l’actualité autour du concurrent d’Apple), la mort d’un ancien candidat de Secret Story ou l’éviction prochaine du P-DG de Peugeot. Chevillée à l’humanité, la rumeur rayonne comme « l’étincelle dans un univers inflammable », selon l’expression de Laurent Gaildraud, qui publie Orchestrer la rumeur (Eyrolles, mars 2012). Le livre nous montre que ce formidable outil d’influence et de manipulation de l’opinion est en réalité un art d’une grande finesse, et, même, un « animal qui ne se laisse pas docilement étiqueter ». Mais quid des dégâts collatéraux, des dommages par ricochet et des cicatrices qu’elle laisse après son passage fulgurant ? La rumeur a la vie courte, mais son cadavre est pérenne. « Calomnions, calomnions, il en restera toujours quelque chose ! » dit le proverbe. La rumeur se joue de la réputation, de la vie privée ou du secret des affaires. D’autant qu’elle a toujours une longueur d’avance sur ses victimes. Mieux vaut donc s’en défendre avant qu’elle ne survienne. Décryptage iconoclaste par l’auteur.

On ne sait jamais – ou presque – d’où vient la rumeur, qui en est l’instigateur. De quel métal si particulier est-elle faite pour se jouer des codes et des lois ?

Laurent Gaildraud : Principalement d’or massif 24 carats ! Il est en effet très difficile (voire impossible) d’identifier l’initiateur (le rumorologue). Car, contrairement aux idées reçues, la plupart des rumeurs ont une origine socialement spontanée. Il n’y a donc pas de point de départ identifiable. En outre, quand la rumeur est provoquée, le rumorologue veillera à ne jamais rien avancer de diffamatoire ou de calomnieux. Par contre, il livrera des éléments factuels que l’auditoire associera de lui-même, en toute « spontanéité ». Nous avons tous un certain nombre d’idées reçues sur la plupart des sujets, des stéréotypes et des représentations sociales. Exemple : les politiciens sont « pourris » ou « incompétents ». Le rumorologue va chercher une caisse de résonance dans ce lieu commun. Exemple : la rumeur selon laquelle Jacques Chirac aurait un compte bancaire alimenté de 300 millions de francs à la Sowa Bank de Tokyo. D’ailleurs, le directeur de la banque a été décoré de la Légion d’honneur en 1994 par, on l’aura deviné, un certain… Jacques Chirac. Cette association qui sous-tend une collusion a toutes les chances de fonctionner. Ce genre d’histoire trouvera un écho dans toutes les têtes.

En fait, c’est parce que le diffuseur de la rumeur ne ment jamais qu’il ne peut jamais être déclaré coupable ?

C’est exact. Le système de la rumeur est basé sur la croyance, et non sur la preuve. Et plus la rumeur a une forte réalité sociale, plus elle est difficile à réfuter, plus elle marche, et moins son auteur risque d’être épinglé. Exemple : d’après le calendrier maya, le 21 décembre 2012, le ciel va nous tomber sur la tête. Je vous mets au défi de me démontrer que cette rumeur n’est pas vraie avant cette date. En revanche, une rumeur basée sur une réalité physique, comme celle qui annonçait la mort d’Isabelle Adjani par le sida dans les années 80, est facile à réfuter et son auteur est plus vulnérable aux ennuis judiciaires. Le fait que l’actrice se montre à la télévision a immédiatement plombé la rumeur.

Le tiercé gagnant de la rumeur suppose donc un bon vecteur, un « juste » moment et une cible bien définie ?

Disons que ce tiercé représente le minimum syndical, car l’alchimie dans laquelle la rumeur baigne est complexe. À mon sens, le point le plus important réside dans le choix de la rumeur. Elle doit puiser son origine dans cette partie du cerveau où réside toute notre affectivité : le cerveau limbique. En faisant appel aux quatre sentiments premiers que sont le rire, la colère, la peur et le dégoût, vous court-circuitez l’intervention du néocortex. En d’autres termes, vous bloquez la capacité d’analyse et le sens critique de votre auditoire. Et vous décuplez les chances de propagation.

À quoi reconnaît-on une rumeur ? Quel est son style narratif qui la distingue d’une information « objective » ?

L’information « objective » est un concept plus qu’une réalité. L’information est forcément perçue et traitée par quelqu’un. Donc elle est déjà interprétée. Cela dit, il est exact que l’on peut reconnaître la musique que la rumeur nous chante. Elle pointe le bout de son nez au détour du journal télévisé. Ce n’est pas « il y a eu 5 morts », mais « il y aurait eu 5 morts ». Puis apparaît la désignation du coupable. Il y a toujours un coupable dans une rumeur. Une rumeur sans coupable n’est pas une rumeur digne de ce nom. Exemple : le portable est coupable du cancer du cerveau. Ensuite, c’est l’ami de l’ami qui entre en scène : c’est l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. Le propagateur garde toujours deux niveaux de séparation entre lui et les faits. Si on vous dit « ma voisine a vu ça », dormez tranquille, les faits peuvent être (au moins partiellement) avérés. Par contre, si vous entendez « c’est le frère de ma voisine qui a été témoin », dressez les oreilles !

Autre technique de l’instigateur : donner des détails invérifiables du type « les faits se sont déroulés jeudi soir à 20 h 35 dans une entreprise du bâtiment de 12 employés… » Ces détails assoient le discours et apportent crédibilité à la rumeur. Enfin, il emploiera un vocabulaire imprécis pour se distancier de la « source » : « il paraît que… », « il semble que… », « après analyse… », « d’après l’enquête de police… », « selon une source proche du dossier… », etc.

Google Suggest, avec ses suggestions du type « gay », « condamnation » ou « islamiste », vous paraît-il être un vecteur important du processus de propagation ?

Ce point est particulièrement intéressant en effet. Google Suggest indique les associations de mots clés les plus utilisées. À ce titre, il peut nous aider dans la construction de notre rumeur. D’autant que l’individu a naturellement tendance à intégrer ce qui confirme tel ou tel stéréotype et à évacuer le reste.

Plus facilement traçable grâce à Internet, la rumeur peut donc trahir certains « responsables » ?

C’est exact concernant le rumorologue néophyte, car les mails, les tweets, etc. sont conservés sur une armée de serveurs. Pour les autres, Internet est un cadeau des dieux, puisqu’il est une formidable caisse de résonance de la rumeur ! Le principal intérêt d’Internet réside dans l’explosion des « liens faibles »* qui sont la clé de voûte pour bien la propager entre différents réseaux déconnectés les uns des autres.

Que recherche finalement le « chef d’orchestre » que vous êtes en ouvrant cette boîte de Pandore ?

Tout d’abord, travailler sur ce phénomène fascinant et hypnotique qu’est l’inconscient collectif d’un groupe et donner quelques clés aux entreprises pour lesquelles la rumeur est un outil au service de leur compétitivité… Et, parmi les nombreux avantages de l’utilisation d’une rumeur, il y a son coût dérisoire. Même la PME peut s’en servir si elle respecte les principes de base que sont : – le choix du moment le plus anxiogène possible pour la déclencher ; – le choix de la rumeur en fonction de la cible à atteindre ; – éviter les deux erreurs couramment commises, à savoir, compter sur nos liens forts et sur les leaders d’opinion pour la propager. De fait, la rumeur est une pierre de fronde à la portée de tous les « David » voulant déstabiliser leur « Goliath ».

 

* Nous considérons que nous avons une douzaine de liens intimes, environ 150 contacts sociaux et entre 1000 et 1500 liens faibles composés de relations d’école lointaines ou de connaissances professionnelles occasionnelles, par exemple.

 

/ Le Point, 24/06/2012

http://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-point/laurence-neuer/rumeur-mode-d-emploi-24-06-2012-1477003_56.php

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