Le retour des émeutes de la faim

2 avril 2012 § Poster un commentaire

Jamais le monde n’a été aussi bien nourri. Pourtant, on assiste à la réapparition des « émeutes de la faim ». Si la première explication fut de mettre en avant la concurrence entre biocarburants et cultures alimentaires, d’autres raisons renvoient aux fonctionnements du système alimentaire mondial.

On croyait les « émeutes de la faim » révolues, appartenant à un autre siècle désormais très lointain, celui des manifestations de février 1917 à Saint-Pétersbourg et Moscou, celui des conflits du tiers-monde et de l’explosion démographique des pays « sous-développés » des années 1970. Dans la globalisation actuelle – un monde où la Chine et l’Inde sont des pays « émergents » –, les famines n’étaient plus possibles, ou alors volontairement provoquées, comme au Darfour.

Et pourtant, depuis 2006, les émeutes de la faim sont réapparues. Et plus inquiétant encore, dans des pays où l’on ne s’attendait pas du tout à les voir resurgir.

C’est au Mexique à la fin de l’année 2006 que, pour la première fois, le phénomène est devenu visible. En janvier 2007, près de 100 000 Mexicains défilent pour protester contre l’augmentation de plus de 40 % des prix de la tortilla, base de l’alimentation des classes populaires urbaines. En septembre 2007, toujours à Mexico, ce sont des milliers de manifestants qui descendent dans les rues pour protester contre l’augmentation des produits alimentaires de base. En mars 2008, on assiste à Rabat à des manifestations de rue au cours desquelles de durs affrontements avec la police provoquent la mort de plusieurs personnes. Début avril 2008 : à Haïti, au moins six personnes sont tuées et deux cents autres blessées ; en Égypte, cinq morts et trois cents blessés. En Somalie, plusieurs morts début mai 2008 dans des émeutes particulièrement violentes. En Asie centrale, à la fin d’un des hivers les plus froids depuis un siècle, le Kazakhstan – huitième exportateur mondial de blé – craint tellement des émeutes déstabilisatrices pour le pouvoir que le pays pourrait limiter, voire interdire, ses exportations de céréales. Et ce ne sont que quelques exemples dans une liste très longue.

Les classes moyennes urbaines touchées

Dans le journal The Hindu (Chennaï, ex-Madras, Inde), on peut trouver une première explication. Pradip Das, membre du personnel au sol de la compagnie aérienne Jet Airways, explique : « Je rêvais d’acheter un téléviseur, mais je n’ai plus d’économies. J’ai dû les dépenser pour acheter des produits de première nécessité (1). » P. Das gagne pourtant un salaire mensuel de 5 000 roupies (79 euros) bien supérieur à la moyenne. Mais pour la première fois, les classes moyennes urbaines sont touchées par des difficultés alimentaires. Pour la première fois, ce qui était confiné au rural invisible – la malnutrition chronique – atteint un monde de plus en plus urbain (la population mondiale est désormais à 52 % urbaine).

Les émeutes de la faim actuelles superposent deux crises très différentes : une crise ancienne qui renvoie à la malnutrition rurale qui perdure depuis soixante ans (et qui concerne aujourd’hui 860 millions de personnes) et une crise plus récente, apparue depuis quelques années, qui concerne les classes moyennes urbaines.

La malnutrition chronique est connue depuis longtemps. La FAO (Food and Agriculture Organisation) publie depuis de nombreuses années un rapport annuel qui décrit en détail cette malnutrition planétaire. Ces rapports rappellent l’incroyable diminution de la faim à laquelle nous assistions depuis le début des années 1960. Jamais le monde n’a été aussi bien nourri. Non seulement les grandes famines régionales ont disparu depuis les années 1970, mais la malnutrition chronique régressa fortement entre 1960 et 2003. En 1965, 950 millions de personnes étaient touchées par la malnutrition (31 % d’une population mondiale qui était alors de 3 milliards d’individus), en 2001, ce chiffre était tombé à 826 millions (12 % d’une population mondiale passée à 6,3 milliards d’individus).

La FAO estimait à l’époque (2) pouvoir atteindre un chiffre inédit de « seulement » 600 à 650 millions de personnes touchées par la malnutrition pour une population mondiale de 7,2 milliards (même si l’on juge aujourd’hui ce chiffre un peu optimiste). Mais à partir de 2001-2003 quelques signes inquiétants ont commencé à apparaître : pour la première fois depuis 1960 le nombre de personnes touchées par la malnutrition a recommencé à augmenter, s’élevant entre 2001 et 2004 de 26 millions et passant à 852 millions d’individus.

L’envolée mondiale des prix des denrées alimentaires

La crise alimentaire actuelle est totalement différente. Elle se greffe sur la première mais n’atteint pas les mêmes couches sociales et n’est pas liée aux mêmes raisons. La crise alimentaire touche les villes et non plus les espaces ruraux. Elle affecte les classes moyennes dont les revenus sont largement au-dessus des salaires moyens locaux.

Or pour ces classes sociales, les prix des denrées alimentaires ont littéralement explosé. Au Mexique, la tortilla a augmenté de 40 % entre 2005 et 2006. À l’échelle mondiale, le prix de la viande a augmenté de 10 %, celui du lait de 48 % et celui des céréales alimentaires de 80 %, déstabilisant des couches sociales moyennes des États émergents. Encore plus inquiétant, cette poussée se situe dans le retournement d’une tendance lourde qui existait depuis les années 1970 : alors que les prix d’ensemble baissaient de façon continue depuis 1975 (divisés par quatre en moyenne), entre 2000 et 2005, ceux-ci subirent une légère augmentation avant de se trouver désormais multipliés par plus de deux. C’est pour protester contre ces augmentations que les classes moyennes – celles qui en Inde ou en Argentine profitent habituellement de la mondialisation – sont descendues dans la rue.

Quelles sont les raisons de ces augmentations massives du prix des denrées alimentaires ? La première explication avancée porte sur les biocarburants (encadré p. 28). Les cultures nécessaires à leur fabrication entrent en concurrence avec les produits agroalimentaires, réorientent la production vers les produits non alimentaires (soja, palmier à huile) ou détournent de l’alimentation ces produits (comme dans le cas du maïs), entraînant ainsi une flambée des prix. Le 8 mai 2008, devant le Council on Foreign Relations à New York, John Lipsky, numéro deux du FMI déclare ainsi que «  les estimations du FMI indiquent que l’augmentation de la demande pour les biocarburants compte pour 70 % dans la hausse des prix du maïs et pour 40 % dans celle des graines de soja ». Concernant la hausse des prix du riz, «  des estimations préliminaires indiquent que les restrictions à l’exportation et les achats qui en découlent comptent pour environ 50 % de la récente augmentation des prix (3) ». Mais si les biocarburants sont l’une des raisons de l’augmentation des prix des denrées alimentaires, ils n’en représentent pas la cause unique – ni même peut-être la cause principale. Deux autres aspects entrent en jeu qui sont aussi des causes structurelles : la mondialisation des habitudes alimentaires tout d’abord, et les dysfonctionnements d’un système mondial fondé sur l’abandon des cultures vivrières ensuite. La cause la plus profonde est sans doute celle de l’homogénéisation. Lors d’une émeute de la faim à Dakar, un manifestant brandissait une baguette pour symboliser la crise alimentaire que traversait son pays : la photographie a fait la une du journal Le Monde du 3 mai 2008. Elle est révélatrice de ces modes de consommation qui, partout, s’harmonisent, particulièrement en ce qui concerne les viandes (bœuf, mouton, volaille) et les céréales (blé, maïs, pain, galettes de farine, etc.).

La faute aux biocarburants ?

La moyenne mondiale de consommation de viande de volaille est ainsi passée de 2 kilos par an et par habitant en 1960 à 10 kilos aujourd’hui, soit une croissance annuelle de 190 grammes sur la période (4). Le développement de la consommation de porc en Asie et d’agneau et de mouton au Moyen-Orient suit la courbe de l’émergence des États de ces régions. Or il faut en moyenne 5 kilos de protéines végétales pour produire 1 kilo de protéines animales : les cultures alimentaires végétales sont détournées vers la production de viande au lieu de servir directement à l’alimentation.

La troisième cause majeure renvoie au fonctionnement d’ensemble du système alimentaire mondial. Depuis la fin des années 1970, celui-ci s’est orienté vers un abandon généralisé des cultures vivrières au profit d’un système planétaire marchand de circulation des produits alimentaires. Marcel Mazoyer et Laurence Roudart en ont parfaitement décrit le mécanisme dans leur ouvrage sur l’Histoire des agricultures du monde : «  Les agriculteurs des pays en développement ont alors réduit ou délaissé les cultures vivrières destinées à la vente, afin de consacrer une part croissante de leurs forces aux productions tropicales d’exportation (…). Ainsi se sont formées ou confirmées de grandes spécialisations agroexportatrices : café, thé, cacao, tabac, arachide, coton, ananas, banane, etc. (…) Le recul relatif des cultures vivrières destinées à la vente, alors même que la demande urbaine ne faisait qu’augmenter, a plongé beaucoup de pays en développement dans une dépendance alimentaire croissante (5). » Les importations de céréales en Afrique ont été multipliées par cinq depuis 1965 tandis que la production locale était divisée par deux. Le sous-titre de l’ouvrage de M. Mazoyer et L. Roudart n’est pas choisi au hasard : Du Néolithique à la crise contemporaine.

NOTES

(1) Sushanta Talukdar, « Fins de mois difficiles en Assam », cité dans Courrier international, n° 911, 17 avril 2008.

(2) FAO, « L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde, 2006 », 2007. Disponible sur http://www.fao.org/docrep/009/ a0750f/a0750f00.htm Cette lettre de quatre pages est annuelle : les autres années sont également en ligne et permettent des comparaisons chiffrées sur plusieurs années.

(3) Plusieurs rapports et documents sont en ligne sur le site du FMI : www.imf.org

(4) Gilles Fumey et Olivier Etcheverria, Atlas mondial des cuisines et des gastronomies, Autrement, 2004.

(5) Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, Histoire des agricultures du monde. Du Néolithique à la crise contemporaine, Seuil, coll. « Points essais », 2002 ; voir également Jean-Paul Charvet, « L’agriculture mondialisée », Documentation photographique, n° 8059, La Documentation Française, sept.-oct. 2007.Jamais le monde n’a été aussi bien nourri. Pourtant, on assiste à la réapparition des « émeutes de la faim ». Si la première explication fut de mettre en avant la concurrence entre biocarburants et cultures alimentaires, d’autres raisons renvoient aux fonctionnements du système alimentaire mondial.

/ Sciences Humaines, non daté

http://www.scienceshumaines.com/le-retour-des-emeutes-de-la-faim_fr_22389.html

Publicités

Tagué :, , , , , , ,

Les commentaires sont fermés.

Qu’est-ce que ceci ?

Vous lisez actuellement Le retour des émeutes de la faim à Tell The People.

Méta