Changer de peau pour changer de vie

22 mars 2012 § Poster un commentaire

Au Honduras, un médecin mandaté par l’État sillonne discrètement le pays avec un appareil qui permet à d’ex-membres d’organisations criminelles d’effacer les marques de leur passé en se faisant « détatouer ».

Tegucigalpa, Honduras. Une femme avec un fusil à pompe monte la garde devant l’entrée de l’Association honduréenne pour la solidarité et la vie. Chaque jour, plusieurs anciens membres de gangs reconnaissables à leurs tatouages se présentent à elle et passent le portail du vieux bâtiment au coeur de Tegucigalpa, la capitale du Honduras. Ils ont rendez-vous avec Enoc Padilla Oliva, le seul médecin du pays possédant une machine qui permet d’effacer les tatouages.

Depuis 2003, le Honduras, l’un des pays d’Amérique centrale les plus violents (voir ci-dessous), s’est lancé dans une chasse aux maras (membres de gangs). Toute personne arborant des tatouages symbolisant les gangs comme la Mara Salvatrucha (MS) et le 18, les deux principales organisations criminelles du Honduras, est passible d’une peine de 5 à 12 ans de prison. Mais en parallèle à cette politique de tolérance zéro, le Honduras s’est doté, en 2005, d’un laser d’une valeur de 75 000 dollars américains qu’il a confié au docteur Padilla Oliva et qu’il met gratuitement à disposition des repentis.

“L’âge de mes patients varie de 10 à 56 ans”, explique Enoc Padilla Oliva. “En 5 ans, 2000 personnes ont pu faire effacer leurs tatouages”. Le médecin et sa machine vont à la rencontre des membres de gangs dans le reste du pays, mais tous les déplacements se font dans la plus grande discrétion : “Beaucoup de jeunes sont menacés de mort par leurs anciens compagnons”, explique-t-il. “Nous faisons profil bas pour les protéger. De leur côté, ils doivent prouver par leur comportement qu’ils cherchent à se réinsérer avant de pouvoir bénéficier de traitement”.

Jovel Miranda Avila, 29 ans, un ancien leader du gang 18, s’est fait enlever 5 tatouages par le docteur Padilla Oliva, mais n’a pas touché à ceux qu’il s’est fait faire en hommage à Dragon et Scrappy, deux de ses anciens compagnons morts. Une question de respect et surtout une “assurance-vie” pour Jovel. “La gang autorise ses anciens membres à effacer les symboles apparents comme le MS ou le 18”, précise le docteur Padilla Oliva. “Mais pour les autres tatouages, c’est beaucoup plus compliqué. Il faut demander une autorisation spéciale”.

Après avoir passé 4 ans en prison pour meurtre, Jovel Miranda Avila a décidé de quitter le gang. Avant de rencontrer le docteur Padilla Oliva, il a essayé d’enlever les tatouages sur ses mains avec de l’acide, mais en a gardé de profondes cicatrices. L’homme qui a une femme et un fils de 4 ans, ne sort jamais de chez lui sans t-shirt de peur que ses voisins aperçoivent le 18 tatoué sur son torse. Il cherche en vain du travail depuis 2 ans. “Je suis heureux, car je mène désormais une vie sans violence ni confrontation avec la police”, explique-t-il dans la cour barbelée de sa petite maison. “Mais c’est difficile, car j’ai besoin d’un emploi pour nourrir ma famille. Nous sommes beaucoup dans ce cas et certains finissent par retomber dans le gang”. Une perspective qui inquiète Enoch Padilla Oliva: “L’avenir pour jeunes Honduréens est gris, car notre pays n’a pas de programme pour leur donner une éducation et leur permettre d’être financièrement indépendants des gangs”.

/ J-C Delaloye, 11 Octobre 2010

http://www.lactualite.com/monde/changer-de-peau-pour-changer-de-vie

Pour écouter le reportage radio de Jean-Cosme Delaloye, cliquez ici.

 

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