Citation : Sembene Ousmane

18 mars 2012 § Poster un commentaire

« Ainsi la grève s’installa à Thiès. Une grève illimitée qui, pour beaucoup, tout au long de la ligne, fut une occasion de souffrir, mais, pour beaucoup aussi, une occasion de réfléchir. Lorsque la fumée s’arrêta de flotter sur la savane, ils comprirent qu’un temps était révolu, le temps dont leur parlaient les anciens, le temps où l’Afrique était un potager. En arrêtant sa marche sur plus de quinze cents kilomètres, ils prirent conscience de leur force, mais conscience de leur dépendance. En vérité, la machine était en train de faire d’eux des hommes nouveaux. Elle ne leur appartenait pas, c’était eux qui lui appartenaient. En s’arrêtant, elle leur donna cette leçon. »

S. Ousmane, Les bouts de bois de Dieu, Paris, 1971, pp. 62-63.

 

Cette longue citation (dont Gutkind a par ailleurs fait une espèce de conclusion1) nous rappelle très simplement que la meilleure étude consacrée à l’une des plus longues et des plus importantes grèves de l’après-guerre dans les colonies françaises d’Afrique noire est toujours ce roman de Sembene Ousmane, vieux de seize ans ! C’est dire tout de suite que parmi les « silences », les « oublis » de la sociologie ou de l’histoire africaniste francophone (qu’elles soient le fait de Français ou d’Africains), un thème semble particulièrement absent : celui de la constitution du prolétariat et des urbanisés, de l’apparition et des manifestations de la conscience sociale et politique de ces groupes. Les raisons propres à ce silence ne sont pas évidentes (une fois évoquées les causes générales)2.

En effet, la situation est loin d’être identique (sans être parfaite) dans le domaine anglophone. L’urbanisation, l’industrialisation, l’organisation des masses ouvrières ou urbaines est un domaine tout à fait institutionnalisé. Ce qui l’est beaucoup moins est le thème propre des recherches de Gutkind.

Le titre de l’article parle de lui-même. A la limite, mon commentaire pourrait consister à rappeler simplement la portée réelle de l’expression « the view from below : political consciousness of the urban poor ». Gutkind, qui a une longue production derrière lui3, se définit à plusieurs reprises comme un historien du travail (colonial). Il tient à saisir dans l’histoire et dans l’actuel, certains effets de la logique du développement capitaliste colonial (et néo-colonial). Sa problématique se réclame du marxisme. Elle n’est qu’évoquée en ce qui concerne ses grandes lignes dans le texte qu’on vient de lire, mais il est possible de la préciser à travers la lecture de quelques autres études.

Gutkind a eu le courage de plusieurs initiatives4 et, personnellement, je trouve remarquable la qualité de ses travaux : j’invite les lecteurs à prendre connaissance de ses autres études. Ce sera, très simplement, le sens de mon commentaire. Je voudrais néanmoins critiquer quelques « lacunes » ou « insuffisances » de sa problématique, sans vouloir faire du théoricisme terroriste (d’autant plus que les débats que nous ouvrons ici sont inexistants en France, au plan public du moins) ; si ma critique porte sur le cadre conceptuel, c’est pour rendre celui-ci le plus efficace possible, vu le thème et le domaine de 1′ « objet » anthropologique. En ce sens, Gutkind confirme le bien-fondé d’une certaine stratégie politique de la recherche en sciences sociales5. C’est pourquoi, ce choix étant fait, il semble indispensable de définir au plus près les conditions de la lutte des classes dans l’Afrique indépendante d’aujourd’hui.

1. P. C. W. Gutkind, The Emergent African Prolétariat, Montréal, 1974, P- 66.

2. J. Copans, « Les tendances de l’anthropologie française », communication présentée à la Table Ronde sur les spécificités des sociologies de langue française (Association internationale des Sociologues de Langue française, Marly-le-Roy, juin 1974).

Le « silence » se mesure dans l’excellent panorama de C. Coquery et H. Moniot

Cahiers d’Études Africaines, 57, XV-i, pp. 45-55.

3. Cf. la bibliographie à la fin de son article.

4. Je pense à l’édition de l’ouvrage Anthropologists in the Field (cf. mes remarques in Critiques et politiques de l’Anthropologie, Paris, 1974, PP- 64-69) et à la publication de Manpower and Unemployment Research in Africa, Centre for Devel-oping Area Studies, Montréal.

5. J’en rappelle la ligne directrice : « Définir les objectifs de l’anthropologie en fonction des intérêts sociaux historiques de ses ‘ objets ‘ et non en fonction des contraintes idéologiques, institutionnelles et théoriques du groupe social auquel appartient l’anthropologue, c’est remettre en cause les fondements mêmes de la fonction et de la spécialisation anthropologiques. Car si on suit notre raisonnement jusqu’au bout, la posture de l’intellectuel se trouve complètement transformée. Cela ne veut pas dire qu’il est un simple outil théorique au vague service des masses. Car les questions qui se posent (et qui restent entières) sont les suivantes : quels groupes, quels intérêts, quelles formes de luttes, quelles formes de conscience, quels objectifs stratégiques? L’anthropologue (conservons le terme par commodité) n’abdique pas ses intentions théoriques, simplement il essaie de les subordonner et de les soumettre aux groupes sociaux qu’il étudie par ‘ professionnalisme ‘ et qui doivent se libérer de la dépendance et de l’exploitation néo-coloniale. Car, ce faisant, il se doit de reconnaître et d’admettre les nouvelles contraintes qui définissent sa fonction. Il faut véritablement qu’il choisisse des objets sociaux dont l’information et l’analyse permettent une prise de conscience. Mais cette prise de conscience n’aurait un sens que si ce travail retournait vers les principaux intéressés » (Copans, 1974, P- 18).

/ http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cea_0008-0055_1975_num_15_57_2609#

Publicités

Tagué :, , , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Qu’est-ce que ceci ?

Vous lisez actuellement Citation : Sembene Ousmane à Tell The People.

Méta