La dette grecque : une leçon d’histoire plus que d’économie

17 mars 2012 § Poster un commentaire

La Grèce et sa dette publique reviennent donc sur la table de l’actualité un mois après une nouvelle aide massive laborieusement négociée. Il ne fallait pas être grand politique, ni expert économique patenté, pour prévoir qu’il en serait ainsi. Puisque les peuples et leurs dirigeants paraissent amnésiques, le devoir est de répéter inlassablement quelques leçons élémentaires d’histoire, qui expliquent la profondeur de la crise beaucoup plus que de savants mécanismes financiers, aussi abscons qu’incertains.

Depuis la renaissance d’une Grèce libre en 1830, le pays n’a pratiquement jamais connu d’Etat durable et constitué. La faute originelle en est moins à la longueur de l’occupation ottomane – ce qui serait tout de même paradoxal pour un empire réputé à l’origine par la rigueur de son administration – que par la faute des grandes puissances européennes de l’époque. Angleterre, France et Russies’entendirent pour mettre la nouvelle nation sous influence. Sans qu’il y ait nécessairement exigence de pénitence imprescriptible, l’Europe ferait bien aujourd’hui de s’en souvenir. Il faut dire que la bourgeoisie grecque y mit aussi du sien, en conservant pendant près d’un siècle jusqu’à l’abandon forcé de l’Asie mineure (1922) ses principaux intérêts en dehors du Royaume (Smyrne, Alexandrie). A-t-elle aujourd’hui fondamentalement changé d’attitude, quand on songe à la difficulté de faire rapatrier les capitaux et les sièges sociaux des armateurs helléniques installés à Londres ou à New York ? En tout cas, affaiblir le budget de l’Etat, en tranchant dans ses dépenses, quels que soient son déficit, les prébendes, les concussions et les corruptions, auquel il donne lieu, relève du contresens absolu : on saigne de toute façon un moribond.

La société civile, notamment après la Seconde Guerre mondiale, a longtemps pallié par son ingéniosité, son investissement individuel, son courage au travail (l’image galvaudée du Grec paresseux fait sourire, avant de faire pleurer), l’absence de la chose publique. Le système est aujourd’hui à bout de souffle. On a découvert tardivement à quoi conduisait une ville, où l’initiative privée avait construit certes en nombre suffisant des logements, mais sans espaces, nitransports publics. On a eu la révélation horrifiée, avec les dizaines de morts des incendies de forêts de l’été 2007, de l’incurie de la protection civile. On a mesuré par l’ampleur des scandales gouvernementaux, qui dépassent de très loin les faveurs du clientélisme habituel, la gangrène d’une classe politique incontrôlée. Assez curieusement, les jeux Olympiques réussis de 2004, toujours accusés d’avoir creusé le déficit public, ont plutôt retardé, par une espèce d’union sacrée devant le regard international, la prise de conscience de la faillite du fonctionnement social. La société au secours de l’Etat défaillant -alors qu’en France, on attend à l’inverse que l’Etat vienne au secours de la société-, c’est fini. D’autant plus que les mesures imposées (coupes dans les salaires et les retraites des fonctionnaires, augmentation de la TVA) accélèrent l’affaiblissement de l’économie et de la consommation. On peut toujours multiplier les contrôles positifs, notamment dans les îles en période touristique, augmenter les taux d’imposition, le rendement fiscal diminue : sur une assiette qui s’amenuise, la part du gâteau public diminue.

Les autorités financières européennes et internationales seraient bien inspirées dechanger de méthodologie. Au lieu de contraindre la Grèce à moins d’Etat, en faisant la chasse inefficace aux gaspillages de l’administration, en privatisant lesservices à la population ou en incitant à la vente de propriétés domaniales, il vaudrait mieux aider à plus d’Etat efficace. Les exemples ne manquent pas. L’absence toujours criante de cadastre, qui permet toutes les spéculations et toutes les évasions fiscales imaginables. Les défaillances de véritables plans d’occupation des sols, qui autorisent la dégradation accélérée des environnements naturels et patrimoniaux les plus remarquables. L’incurie dans la gestion des ordures, qui préfère imposer au pays des pénalités européennes pour des décharges sauvages que de susciter très fermement des usines de traitement conformes aux normes écologiques. Et que dire des réglementations communautaires sur la libre circulation des produits, qui rendent la viande d’importation moins chère que la viande locale plus savoureuse, au risque deruiner les efforts de modernisation de l’élevage national ? Ne vaudrait-il pas mieuxsubventionner ses produits à la consommation ? Et les banques privées, qui demandent du secours et rechignent aujourd’hui à rééchelonner leurs créances, n’ont-elles pas joué avec le feu, en incitant à des emprunts massifs et aventureux, par exemple dans l’hôtellerie ? S’il semble toujours plus facile de punir que de prévenir, sur le long terme l’efficacité est inverse.

Ces évidences assez claires laissent entière la grande inconnue : la capacité du peuple grec à accepter la réforme de son fonctionnement. Elle n’est, ni certaine, ni perdue d’avance. Les mauvaises habitudes (mépris de l’intérêt général, tricheries diverses, fraude fiscale, attente de faveurs du personnel politique) ont la vie dure, d’autant plus qu’elles ont prouvé par le passé leur rentabilité. Mais beaucoup se rendent comptent aussi (parmi les plus jeunes ?) de l’impasse actuelle. Tout dépendra donc de la conscience des institutions internationales de la nécessité detransformer leur approche, et du charisme du personnel gouvernemental national à faire comprendre les enjeux et à dessiner des perspectives d’avenir historiques. On peut malheureusement douter de l’un et de l’autre, sans cesser d’espérer.

Une fois de plus, la Grèce délivre au monde un témoignage universel : le devenirdes nations est politique avant d’être économique ou technique. La France de 2012 ferait bien de s’en souvenir.


Guy Burgel, professeur à l’Université Paris Ouest-Nanterre La Défense, auteur du Miracle athénien au XXe siècle, CNRS Editions, 2002

 

/Le Monde.fr | 12.09.2011

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/12/la-dette-grecque-une-lecon-d-histoire-plus-que-d-economie_1570104_3232.html

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