La carte d’identité

17 mars 2012 § Poster un commentaire

Les Archives nationales exposent, à Paris, un siècle de fichage (1860-1960), depuis les registres de criminels sous le Second Empire jusqu’au fichage central de toute une population. Entretien avec Pierre Fournié, conservateur général du patrimoine aux Archives nationales.

En quoi consistait le fichage à son commencement?

La préfecture de police de Paris a commencé à utiliser les photographies pour repérer les criminels dès les années 1850. On a retrouvé des albums qui relèvent surtout de la police des moeurs avec des photos de courtisanes, d’homosexuels ou de personnes se livrant au trafic d’images pornographiques. Avec la Commune de Paris en 1871, les photographes entrent dans les prisons pour faire des portraits des communards arrêtés. Cela va se généraliser dans les maisons d’arrêt, les préfectures ou les greffes de tribunaux mais le garde des sceaux n’y croit pas trop. Pour lui, ça ne sert à rien car « l’homme change ». Et puis Alphonse Bertillon entre en scène en 1978. Il est simple commis auxiliaire aux écritures à la préfecture de police et il met au point un nouveau système de classement: l’anthropométrie. On répertorie les individus à partir de neuf à douze mesures de leur corps. La photo judiciaire, de face et de profil, apparaît également sur les fiches, accompagnée d’un signalement descriptif. Le tout doit permettre de confondre les récidivistes. En quelques années, son système est appliqué partout, toujours dans une optique judiciaire. 

Comment a été vécue l’apparition de la carte d’identité, un fichage qui ne concernait plus seulement les criminels?

Tant que la photo d’identité était réservée aux criminels, les braves gens n’ont rien trouvé à redire. Même réaction avec la carte d’identité ou le passeport qui, pour eux, ne concernait pas les « bons Français ». Quand la préfecture de police a tenté d’imposer une carte d’identité obligatoire, dans les années 1920, elle a dû renoncer devant la résistance des élites intellectuelles et des syndicats. A cette période, seuls les étrangers, les nomades, les forains et les marchands ambulants sont encartés.

On parle alors de carnet anthropométrique pour les nomades ou de notices individuelles pour les forains. En 1917, un décret instaure une carte d’identité obligatoire pour les étrangers. Ils doivent remplir un formulaire pour se la procurer, formulaire qui alimente le fichier local des étrangers et un service central à Paris. On compte 600 000 dossiers en 1918. Finalement, la carte d’identité est imposée à tous sous le régime de Vichy en 1940, accompagnée d’un fichier de référencement. Elle permet surtout de rejeter ceux qui ne correspondent pas aux critères nationaux. La qualité de  » juif  » est précisée dans les fichiers des préfectures. Depuis 1955, la carte d’identité est facultative… mais tout le monde en a une.

Archives nationales

Quelles dérives du fichage a-t-on pu observer?

Des fichiers anodins ont été détournés de leur usage premier sous le régime de Vichy. Un exemple parmi d’autres: la préfecture de Marseille a pris le fichier des cartes d’entrée permanentes à la bourse des marchandises et a relevé les noms à consonance israélite. Un autre fichier, en Haute-Loire, répertoriait les étrangers. Là aussi, la traque a été organisée simplement en fonction des patronymes. La mention « juif » était directement apposée, sans vérification.

Les détournements de fichiers ont continué à la Libération pour retrouver les collaborateurs. On se servait alors de trombinoscopes du personnel, des annuaires des écoles de police ou des adhérents d’associations. Ces opérations de détournements font froid dans le dos quand on sait que l’administration électronique d’aujourd’hui les rendrait possible, de manière très rapide. L’informatique permet des croisements d’informations à grande échelle. A la date où s’arrête l’exposition, en 1960, les seules structures de police parisiennes gèrent plus de 160 millions de fiches.

/L’Express, 30/09/2011

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/en-1920-la-carte-d-identite-ne-concernait-pas-les-bons-francais_1035445.html#xtor=AL-447

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