Affaire DSK : temps médiatique versus temps judiciaire

8 octobre 2011 § Poster un commentaire

Si Montesquieu avait séparé trois pouvoirs, la Ve République n’en a reconnu que deux et demi, le demi étant le pouvoir judiciaire qui reste affectueusement collé au pouvoir exécutif. Dans ce Yalta des pouvoirs, la presse s’est autoproclamée quatrième pouvoir.

L’actualité immédiate démontre l’importance d’un tel quatrième pouvoir, notamment lorsqu’il s’agit de révéler au public ce qui semble être l’intervention du pouvoir exécutif dans un dossier relevant du pouvoir judiciaire. La démocratie, ce joyau dont on ne s’émerveille plus assez, ne peut qu’être renforcée par un tel contre pouvoir. On peut donc affirmer qu’une presse libre et indépendante est une des composantes nécessaires à la prospérité de la démocratie.

L’actualité récente a cependant démontré qu’une partie de la presse était capable, non plus de conforter le pouvoir judiciaire, mais de se substituer à lui, ce qui, en ce cas, affaiblit la démocratie dès lors qu’il y a atteinte aux libertés individuelles. L’affaire DSK en est un exemple manifeste.

Il n’est pas contestable que les faits initiaux, à savoir l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn à New York, la description des faits présumés, des charges retenues, du fonctionnement d’un système judiciaire étranger ainsi que ses conséquences (et notamment les impacts possibles sur le FMI dont il était le Directeur Général, ou sur la campagne présidentielle en France, pour laquelle il était candidat supposé) relèvent du droit à l’information du public. On doit cependant constater qu’une partie de la presse française est allée au-delà et a revendiqué une conception très extensive de « l’information » du public.

Le droit à l’information en France a, notamment pour limite traditionnelle, le respect de l’intimité de la vie privée et le respect de la présomption d’innocence. Ces limites ont sérieusement été remises en cause dans l’affaire DSK.

La couverture médiatique sans précédent de cette affaire n’avait pas pour objet de lutter contre une tentative politique d’étouffer l’affaire, et ce, pour deux raisons dont chacune était suffisante. D’abord, le pouvoir judiciaire américain était saisi et avait manifestement l’intention de mener cette affaire jusqu’au bout. Ensuite, il n’est pas sérieux de prétendre qu’un pouvoir étranger (par rapport aux Etats-Unis) aurait pu tenter de faire pression sur le pouvoir judiciaire américain.

Le temps judiciaire était donc en marche mais il suppose de la patience. La manifestation de la vérité est un processus qui nécessite une certaine gestation, à commencer par une enquête qui doit être menée dans toutes les directions, c’est-à-dire à charge et à décharge, que ce soit au niveau des faits comme au niveau de la personnalité de chaque partie, et ce spécialement en présence d’une accusation de viol.

Dès lors que l’existence d’un rapport sexuel a été rapidement reconnue, la seule question était de savoir si ce rapport avait été consenti ou non. Du fait de l’absence de témoins, c’était donc « parole contre parole », ce qui explique la nécessité d’examiner particulièrement la crédibilité des parties. Il aurait donc fallu attendre que le temps de la justice passe mais cela n’a pas été le cas.

La lenteur de ce temps judiciaire s’est révélée insupportable pour certains médias. En effet, le besoin de satisfaction immédiate de l’envie de savoir a transformé certains médias français en organe d’instruction publique, ce qui caractérise une nouvelle hégémonie du temps médiatique sur le temps judiciaire.

Ce qui est du reste paradoxal, c’est que l’on avait le sentiment que les médias français n’avaient pas envie d’interférer avec le procès américain (notamment en prenant partie pour Madame Diallo et/ou son avocat). La justice de New York instruisait des faits (commis un jour précis dans un lieu précis) autour d’une question « DSK a-t-il agressé Madame DIALLO ? ». Cependant, certains médias ayant besoin de se faire immédiatement une opinion sur la véritable identité de DSK, se sont très rapidement, mis à instruire le procès de la « nature véritable » d’un homme en auscultant son passé intime autour d’une autre question : « DSK l’a-t-il déjà fait ? ». En toute hypothèse, une telle instruction, forcement à charge, a constitué au moins une atteinte à sa vie privée et la création d’une « commune renommée » qui ne pouvait être que dommageable pour la présomption d’innocence.

Comment interpréter cette évolution ? Les raisons sont probablement multiples.

Etait-ce la conséquence de la rumeur, qui est rapidement apparue, selon laquelle « tout le monde savait mais personne ne disait rien» ? (et surtout pas les médias). A-t-elle été facilitée par l’absence de secret de l’instruction dès lors que le procès se déroulait hors de France ? Était-ce la volonté de réappropriation de « l’affaire » dont la France avait été dépossédée puisque c’était un tribunal américain qui était saisi ?

Au-delà des médias, n’y a-t-il pas surtout l’intérêt du public français ? On doit rappeler que les audiences sur ce sujet, ont été excellentes. Comment expliquer l’engouement du public ? Est-ce à cause de la composition de l’affaire (sexe, race, pouvoir, domination, argent) ? Est-ce du fait de la déception du public qui voyait dans DSK l’homme providentiel de mai 2012 ? (cette déception mettant elle-même en exergue les attentes importantes du public et l’hyper personnalisation de l’élection présidentielle française). A-t-elle été, comme la catharsis, une expiation symbolique permettant au public d’exprimer ses angoisses de déchéance (économique, sociale, professionnelle) ?

Les causes probables semblent nombreuses mais l’effet est unique : le sacrifice médiatique d’un individu. Un tel sacrifice, fût-ce d’une personnalité, est toujours une atteinte portée aux libertés individuelles, et par ricochet, un coup porté à la démocratie.

Il n’est pas exclu que dans l’ADN de chacun se trouve toujours enfoui, plus ou moins profondément, le goût des jeux de cirque à côté de celui du pain. Lorsqu’on réveille le goût desdits jeux, il faut très rapidement envoyer quelqu’un d’autre dans l’arène, pour satisfaire les spectateurs. C’est aussi ainsi que la démocratie commence à mourir.

 

/ Lecercle.lesechos.fr, 06/09/2011

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